Dr Sophie Ménahem, psychologue clinicienne
Dr Sophie Ménahem
Psychologue clinicienne, spécialiste des thérapies ACT (Acceptance and Commitment Therapy)
Paris, 12e arrondissement
22 ans de pratique clinique

Le Dr Sophie Ménahem consulte depuis vingt-deux ans dans son cabinet parisien. Formée à la psychologie clinique et aux thérapies de troisième vague — notamment l’ACT (Acceptance and Commitment Therapy) — elle accompagne des couples et des individus dans leur rapport à l’amour, aux engagements et aux crises relationnelles. Elle anime également des groupes de pleine présence pour les couples en difficulté au Centre de Thérapie Cognitive de Paris.

Interview réalisée dans son cabinet du 12e arrondissement, un matin de printemps.


Dr Ménahem, vous travaillez à l'intersection de la psychologie clinique et de la pleine conscience. Comment en êtes-vous venue à cette approche pour les problématiques amoureuses ?
Par les patients eux-mêmes, en réalité. Au fil des années, j'ai observé que la majorité des difficultés relationnelles que je rencontrais n'étaient pas liées à un manque d'amour — les deux personnes s'aimaient. Elles étaient liées à une incapacité à être vraiment là, ensemble, dans le moment présent. L'un pensait à la trahison d'il y a cinq ans. L'autre anticipait une déception à venir. Ils se parlaient mais ne se rencontraient pas.

Quand j’ai commencé à intégrer la pleine conscience dans mon travail avec les couples — d’abord timidement, puis de plus en plus systématiquement — j’ai vu quelque chose changer. Pas la magie d’un amour retrouvé en une séance. Quelque chose de plus fondamental : deux personnes qui recommençaient à se voir. À se regarder comme pour la première fois.

Comment définiriez-vous la "pleine présence amoureuse" ?
C'est la capacité à être avec l'autre sans être parasité par nos histoires. Nos histoires personnelles — les blessures d'enfance, les attachements insécures, les déceptions passées — nous font souvent réagir non pas à la personne devant nous mais à une représentation interne qui lui ressemble. Nous répondons à un fantôme.

La pleine présence amoureuse consiste à distinguer “la personne réelle que j’ai devant moi maintenant” de “la personne telle que mon cerveau l’a construite à partir de toutes mes expériences passées”. Cette distinction est souvent le début de tout.

Je dis souvent à mes patients que tomber amoureux est relativement facile — le cerveau est particulièrement bien fait pour ça, il y consacre des ressources considérables. Rester amoureux, au sens de continuer à vraiment voir l’autre plutôt qu’une image de l’autre, c’est un travail qui demande une attention intentionnelle.

Vous travaillez beaucoup avec les thérapies ACT. Comment cette approche s'articule-t-elle avec la pleine présence dans les relations ?
L'ACT est fondamentalement une thérapie de pleine conscience appliquée. Son cœur est la notion de "flexibilité psychologique" — la capacité à être en contact avec l'expérience présente, même quand elle est douloureuse, sans en être contrôlé au point de ne plus agir selon ses valeurs.

En amour, ça prend une forme très concrète. Quelqu’un avec une peur de l’abandon va spontanément fuir ou s’accrocher — deux réactions qui alimentent précisément la peur qu’elles cherchent à éviter. La pleine présence ne supprime pas la peur de l’abandon. Mais elle crée un espace entre la sensation de peur et l’action : “Je remarque que j’ai peur. Je remarque que mon corps veut fuir. Je respire. Est-ce que cette peur reflète la réalité présente, ou une histoire du passé ?”

Cet espace — même minuscule — est ce qui permet une réponse choisie plutôt qu’une réaction automatique. Et dans les relations, la différence entre réaction et réponse est souvent la différence entre la crise et la connexion.

Couple en conversation intime, présence mutuelle

Quels sont les obstacles les plus fréquents à la pleine présence en amour ?
Trois grands obstacles reviennent systématiquement dans ma pratique.

Le premier est la fusion fantasmatique. Au début d’une relation, on croit voir l’autre tel qu’il est — mais on projette en réalité ce qu’on espère ou ce qu’on craint. Le travail de la pleine présence, c’est aussi le travail de désillusion progressive : apprendre à voir la personne réelle, avec ses contradictions, plutôt que l’image idéale ou la figure cauchemardesque.

Le deuxième est la rumination rancunière. Beaucoup de couples que je rencontre sont littéralement prisonniers d’une ou deux blessures passées qu’ils n’arrivent pas à digérer. Ils sont physiquement dans le présent mais mentalement dans l’incident d’il y a trois ans. La pleine présence ne demande pas de pardonner ni d’oublier — elle demande de ne pas vivre dans le passé.

Le troisième, et peut-être le plus subtil, c’est la présence performative. Des couples qui font “ce qu’il faut” — les vacances, les soirées ensemble, les conversations — mais sans vraie qualité d’attention. Ils sont là corporellement mais absents intérieurement. Cette coprésence vide peut durer longtemps avant d’être nommée. C’est souvent ça qui amène les patients à venir me voir : “On fait tout bien, mais je me sens seul.”

Comment travaillez-vous concrètement avec les couples sur ces obstacles ?
J'utilise beaucoup d'exercices de présence en séance — pas seulement des techniques à appliquer à la maison. Par exemple, je vais demander à un couple qui se dispute de s'arrêter, de se regarder dans les yeux pendant 30 secondes en silence. Juste ça. Souvent, quelque chose se dépose. La colère reste, mais elle perd de son emprise quand on est en contact direct avec l'autre, un être humain vulnérable et non pas un adversaire.

J’utilise aussi des exercices d’écoute miroir — l’un parle pendant 3 minutes sans être interrompu, l’autre reformule — pour développer la capacité à vraiment entendre l’autre plutôt que d’attendre son tour de parler.

Et je travaille beaucoup sur ce que j’appelle les “lectures de pensées automatiques” : ce moment où l’on est certain de savoir ce que l’autre pense ou ressent — et où cette certitude nous coupe de toute curiosité réelle. “Je sais ce qu’il/elle allait dire” est l’une des phrases les plus destructrices dans une relation. Elle ferme l’espace de découverte qui est le moteur de l’amour durable.

Des ressources comme celles de combattreladepression.com ou letempsdypenser.fr abordent la pleine présence sous des angles différents — l'une plus psychologique, l'autre plus contemplative. Comment intégrez-vous ces dimensions dans votre pratique ?
Je dirige régulièrement mes patients vers des ressources complémentaires. [combattreladepression.com](https://www.combattreladepression.com/) offre des outils très concrets pour la gestion émotionnelle et la dépression, qui sont souvent intriqués avec les difficultés relationnelles. Pour les patients qui ont une sensibilité contemplative, [le temps d'y penser](https://www.letempsdypenser.fr/) propose une approche plus méditative qui peut compléter le travail thérapeutique.

Ce qui compte, c’est que la pleine présence dans les relations n’est pas une théorie — c’est une pratique quotidienne. Tout outil qui aide quelqu’un à être un peu plus présent dans ses échanges avec l’autre a de la valeur. La forme importe moins que la régularité.

Mains enlacées sur table en bois, présence dans le couple

Idées reçues sur la pleine présence en amour — vrai ou faux ?
"La pleine présence, c'est être en extase constante avec son partenaire." **Faux.** La pleine présence inclut aussi les moments ternes, les silences ordinaires, les désaccords. La richesse d'une relation ne vient pas de son intensité permanente mais de sa texture — la capacité à être ensemble dans les moments ordinaires.

“Si on est pleinement présent, on n’a plus de conflits.” Faux. Les conflits restent — ils sont même nécessaires à la vitalité d’une relation. Ce qui change avec la présence, c’est leur forme : moins de guerre froide, moins de ressentiments accumulés, plus de confrontations directes qui permettent la résolution.

“La pleine présence amoureuse demande beaucoup de temps.” Faux. Elle demande de la qualité, pas de la quantité. 20 minutes de vraie présence quotidienne ont plus de valeur que 3 heures de coprésence distraite.

“On ne peut pas être pleinement présent si on a des soucis par ailleurs.” Faux. La pleine présence ne demande pas une vie sans soucis — elle demande de pouvoir poser les soucis pendant le temps qu’on consacre à l’autre. C’est là que la pratique formelle de la méditation aide : elle entraîne cette capacité à diriger et ramener l’attention.

“La pleine présence sauve tous les couples.” Faux et vrai. Elle sauve les couples qui peuvent être sauvés — ceux où l’amour est réel mais parasité par des automatismes. Elle ne sauve pas les couples où les besoins fondamentaux sont incompatibles ou où la sécurité physique est en jeu.

Pour finir, un conseil pour quelqu'un qui veut commencer à cultiver la pleine présence dans sa relation dès aujourd'hui ?
Ce soir, quand vous serez avec votre partenaire, choisissez 20 minutes sans téléphone, sans télévision, sans aucun écran. Pas une conversation thérapeutique — juste deux personnes dans la même pièce, disponibles l'une à l'autre. Observez ce qui se passe.

Pour beaucoup de couples, ce simple geste révèle à la fois comment ils se sont distancés et comment la connexion revient rapidement quand on en crée les conditions. La pleine présence n’est pas un état qu’on atteint — c’est un espace qu’on choisit d’ouvrir, encore et encore.


Pour approfondir la pleine présence dans vos relations : notre guide sur la communication bienveillante en couple et notre dossier sur la présence amoureuse et le mindfulness.